Depuis le 1er octobre 2026, les réseaux sociaux ivoiriens se sont transformés en un véritable tribunal populaire. La cible ? Fabrice Sawegnon, fondateur et patron de Voodoo Group et de Life TV. Son « crime » : avoir déclaré, lors d’un panel de la première édition du Sommet africain du journalisme et de l’entrepreneuriat des médias (SAJEM) à Abidjan, qu’il n’avait trouvé « aucun talent » parmi 300 à 400 jeunes candidats issus des écoles de journalisme ivoiriennes, aucun n’ayant été retenu après un appel à candidatures.Les extraits sortis de leur contexte ont circulé à toute vitesse. Insultes, moqueries, procès d’intention et accusations de mépris envers toute une génération se sont multipliés. Certains ont même remis en cause sa légitimité à parler de talent ou de professionnalisme. Le débat légitime sur la formation et l’emploi des jeunes journalistes a rapidement basculé dans un lynchage médiatique classique : simplifications, outrances et attaques ad hominem.
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Qui est Fabrice Sawegnon ?
Né le 18 janvier 1972 à Marcory (Abidjan), orphelin de père très tôt et élevé dans un milieu modeste, Fabrice Sawegnon a bâti l’un des groupes de communication et de médias les plus importants d’Afrique francophone. Fondateur de Voodoo Communication en 1999, il a transformé une petite agence en un empire présent dans plusieurs pays, avec des centaines de collaborateurs. Il a lancé Life TV (en partenariat avec M6), racheté Vibe Radio, développé des activités dans l’événementiel, l’hôtellerie et d’autres secteurs. Il a aussi piloté de nombreuses campagnes de communication politique en Afrique de l’Ouest, notamment pour Alassane Ouattara. Son parcours est celui d’un entrepreneur exigeant, souvent polarisant, qui a connu des succès retentissants (dont un Mondial d’Or de la publicité francophone) et des échecs politiques (deux tentatives infructueuses à la mairie du Plateau). Comme beaucoup de figures de réussite en Côte d’Ivoire, il attire autant l’admiration que les critiques virulentes.
Ce qu’il a réellement dit… et ce qu’on en a fait
Selon les propos rapportés, Sawegnon a affirmé :
« Il n’y a pas de talent chez les jeunes qui sont à l’école de journalisme en Côte d’Ivoire. Que ceux qui veulent relever le défi viennent nous voir ; on leur fait un test. Nous avons fait un appel à candidature, nous avons reçu 300, 400 personnes ; il n’y a eu aucune candidature retenue. »
Il parlait explicitement de talent dans le secteur des médias et de la communication, pas d’une condamnation globale de la jeunesse ivoirienne. Un diplôme ne garantit pas automatiquement les compétences opérationnelles recherchées par une rédaction privée (écriture, reportage, maîtrise des outils numériques, aisance à l’antenne, etc.). Comme l’a souligné le journaliste et politologue Franck Ettien, confondre diplôme et talent est une erreur classique, et 300-400 candidats ne représentent statistiquement rien face à des millions de jeunes.Pourtant, sur les réseaux, la nuance a disparu. On a transformé un constat de recrutement en « insulte à la jeunesse ». Certains internautes ont demandé des définitions précises du talent, d’autres ont retourné la critique vers la qualité des programmes de Life TV ou soupçonné une recherche d’influenceurs plutôt que de journalistes. L’ISTC et d’autres écoles sont restées silencieuses, ce qui a alimenté les interrogations.
La polémique pose de vraies questions :
- Les formations journalistiques ivoiriennes sont-elles assez pratiques et alignées sur les besoins des rédactions actuelles ?
- Les entreprises de médias investissent-elles suffisamment dans la formation et l’accompagnement des jeunes diplômés, ou attendent-elles des « stars déjà faites » ?
- Comment concilier exigence de qualité et responsabilité de transmission dans un secteur confronté à la concurrence de la TNT et à un marché publicitaire limité ?
Le mécanisme du lynchage
Ce qui s’est passé suit un schéma bien connu en Côte d’Ivoire et ailleurs : une déclaration maladroite ou mal comprise → viralité des extraits → indignation collective → attaques personnelles → oubli du fond. On a vu le même phénomène avec d’autres figures de réussite (sportifs, artistes, entrepreneurs). On réclame des modèles… puis on les démolit dès qu’ils sortent du discours attendu.
Fabrice Sawegnon n’est pas au-dessus de la critique. Sa formulation a pu être perçue comme cassante. Mais passer de « aucun candidat retenu sur 300-400 » à « il méprise toute la jeunesse » relève de la mauvaise foi. Le lynchage médiatique et numérique ne construit rien : il décourage le débat de fond et transforme les réseaux en arène d’insultes.
Pour conclure
Au lieu de lyncher, il serait plus utile de transformer cette polémique en opportunité. Pourquoi ne pas organiser des concours pratiques transparents avec les écoles, renforcer les partenariats entreprise-formation, ou créer des programmes d’accompagnement ? L’exigence d’un entrepreneur comme Sawegnon peut devenir un levier pour élever le niveau, à condition que chacun assume sa part de responsabilité.La jeunesse ivoirienne n’a pas besoin d’indulgence ni de victimisation. Elle a besoin de vérités, d’opportunités et de modèles qui osent parler franchement — même si cela déplaît. Et la société a besoin de critiques argumentées plutôt que de tribunaux virtuels. Le talent existe. Encore faut-il le chercher, le former et le reconnaître… au-delà du bruit des réseaux.
