Le conflit au Yémen connaît l'une de ses phases les plus meurtrières depuis des mois. Lundi 19 octobre, trois missiles balistiques ont frappé des membres des forces de sécurité gouvernementales en plein entraînement dans la province de Shabwa, dans le sud du pays. Le bilan, communiqué par le bureau de presse provincial, s'élève à 73 morts, selon Al Arabiya, qui reprend une dépêche de Reuters.
Quatorze personnes étaient toujours portées disparues, et le gouverneur de la province, Awad al-Wazir, a fait état de plus de 200 blessés. Les autorités locales attribuent l'attaque aux Houthis, le mouvement armé soutenu par l'Iran qui contrôle la capitale, Sanaa. Aucune réaction des Houthis n'était mentionnée dans les dépêches consultées.
Une guerre relancée autour de la mer Rouge
Pour comprendre cette escalade, il faut revenir à septembre. Les Houthis ont alors avancé vers des territoires proches du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime stratégique entre la mer Rouge et le golfe d'Aden, face à Djibouti. Depuis, les deux camps échangent des attaques, rapporte Al Arabiya.
Début octobre, les forces du gouvernement internationalement reconnu, soutenues par l'Arabie saoudite, ont lancé une campagne pour reprendre les zones tenues par les Houthis et ont regagné du terrain près du détroit. Les combats se poursuivent aussi dans les provinces de Lahij, d'Al-Jawf et de Marib, selon Al Jazeera.
Shabwa n'est pas une province anodine : elle abrite le site gazier de Balhaf, plus gros investissement industriel du pays.
Taïz assiégée, une crise humanitaire qui s'aggrave
Plus à l'ouest, les Houthis assiègent Taïz, dernier grand bastion urbain de leurs adversaires dans les hauts plateaux du sud. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) décrit une ville « fonctionnellement isolée » : ses 12 hôpitaux n'avaient plus que quatre jours de carburant, sans fournitures chirurgicales, alors qu'une épidémie de choléra progresse, selon Al Jazeera.
Les chiffres clés de la crise, selon les agences de l'ONU citées par Al Jazeera :
- plus de 233 000 personnes déplacées depuis l'escalade, dont environ 121 000 dans la province de Taïz (Organisation internationale pour les migrations) ;
- plus de 4 000 réfugiés arrivés dans la Corne de l'Afrique, dont environ 3 800 à Djibouti et 200 en Somalie (HCR) ;
- 31 cas de choléra et un décès enregistrés au camp de Markazi, à Djibouti.
Riyad cherche des alliés, Ankara se rapproche
Visée par des tirs de missiles et de drones houthis, l'Arabie saoudite cherche du soutien. Mardi 20 octobre, la Turquie a transmis à son Parlement, pour ratification, l'accord de défense commune de La Mecque, selon trois sources parlementaires citées par Reuters et reprises par The Media Line.
Signé le 7 août par le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, ce texte prévoit qu'une attaque armée contre l'un des signataires sera considérée comme une attaque contre les trois.
La ratification n'autoriserait pas à elle seule l'envoi de soldats turcs : il faudrait un second vote du Parlement. Un responsable turc a indiqué à Reuters que la contribution immédiate d'Ankara porterait plutôt sur « l'équipement militaire, les systèmes d'armes et le partage de renseignements » que sur des troupes de combat. Le chef de la diplomatie, Hakan Fidan, a présenté le pacte comme défensif.
Les positions des différentes parties
- La coalition menée par Riyad poursuit son offensive aux côtés du gouvernement yéménite. Elle a reconnu la perte d'un hélicoptère dans la province saoudienne de Najran, en l'attribuant à une « défaillance technique », alors que les Houthis affirment l'avoir abattu (Al Jazeera).
- Les Houthis ont nié avoir lancé des drones vers Médine, alors que la coalition dit en avoir intercepté au-dessus de la ville sainte, selon Reuters, cité par Just Security.
- L'Iran, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, dit avoir proposé une médiation entre Riyad et les Houthis, restée sans réponse, et met en garde contre toute intervention étrangère (Reuters, via Just Security).
- Les États-Unis se tiennent en retrait. L'ambassadeur Tom Barrack a affirmé lors d'un forum au Qatar que Washington n'était « plus là » comme garant de la sécurité régionale, selon le Wall Street Journal cité par Just Security.
Ce que ça change pour l'Afrique
Ce conflit se joue aux portes de l'Afrique. Le détroit de Bab el-Mandeb commande l'accès à la mer Rouge et au canal de Suez, une route vitale pour le commerce entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique de l'Est. Toute menace sur la navigation renchérit le fret et l'assurance des navires, avec des effets possibles sur les prix des produits importés.
Djibouti et la Somalie accueillent déjà les premiers réfugiés yéménites, dans des conditions sanitaires fragiles. Et l'implication croissante de puissances extérieures comme la Turquie pourrait redessiner les équilibres militaires de toute la région.
FAQ
Qui sont les Houthis ? Un mouvement armé yéménite soutenu par l'Iran, qui contrôle Sanaa et une grande partie du nord du pays, en guerre contre le gouvernement reconnu par la communauté internationale.
Pourquoi le détroit de Bab el-Mandeb est-il stratégique ? Il relie la mer Rouge au golfe d'Aden. Les navires qui empruntent le canal de Suez y passent obligatoirement.
La Turquie va-t-elle envoyer des soldats en Arabie saoudite ? Pas pour l'instant. Le Parlement turc doit d'abord ratifier le pacte, puis voter séparément tout déploiement.
