Manquer d'argent liquide, renoncer à des médicaments, sauter un repas : pour une majorité d'Africains, ces privations font partie du quotidien. C'est le constat d'une nouvelle analyse du réseau de recherche panafricain Afrobarometer, publiée le 2 novembre 2026 sous le numéro AD1248 et signée par Anyway Chingwete, Richard Houessou et Edson Ntodwa.
L'étude s'appuie sur les enquêtes en face-à-face du Round 10 (2024/2025), menées dans 38 pays, avec une marge d'erreur de 2 à 3 points selon les pays.
Qu'est-ce que la « pauvreté vécue » ?
Afrobarometer ne mesure pas la pauvreté par le revenu, mais par l'expérience. Son indice de pauvreté vécue repose sur une question simple : au cours de l'année écoulée, combien de fois vous ou un membre de votre foyer avez-vous manqué de nourriture, d'eau potable, de soins ou de médicaments, de combustible pour cuisiner et de revenus en espèces ?
Cette approche permet de comparer des pays aux monnaies et aux niveaux de prix très différents.
Six Africains sur dix concernés
En moyenne, sur les 38 pays étudiés, 60 % des personnes interrogées vivent une pauvreté vécue modérée ou élevée. Le détail des privations, au moins une fois dans l'année, est éloquent :
- revenus en espèces : 79 % (dont 43 % « souvent » ou « toujours ») ;
- soins ou médicaments : 65 % ;
- nourriture : 58 % ;
- eau potable : 57 % ;
- combustible de cuisson : 52 %.
La tendance n'est pas meilleure. Dans les 30 pays suivis depuis 2014/2015, la part de la population touchée est passée de 47 % à 60 %, soit 13 points de plus en dix ans. « Après s'être aggravés régulièrement entre 2014 et 2023, les niveaux de pauvreté vécue ne montrent aucun signe d'amélioration », résume Afrobarometer (traduction de Splash Media) dans son communiqué du 3 novembre.
L'Afrique centrale et une partie de l'Afrique de l'Ouest en tête
Le Tchad affiche le taux le plus élevé de l'échantillon, avec 86 % de sa population en pauvreté vécue modérée ou élevée. À l'autre bout du classement, les Seychelles plafonnent à 7 %.
Plusieurs pays francophones figurent parmi les plus touchés, selon la figure 5 du document :
- Tchad : 86 % ;
- Gabon : 81 % ;
- Madagascar : 80 % ;
- Guinée : 79 % ;
- Congo-Brazzaville : 78 % ;
- Cameroun et Bénin : 76 % ;
- Togo : 75 % ;
- Mauritanie : 73 % ;
- Sénégal : 62 % ;
- Côte d'Ivoire : 56 % ;
- Mali : 53 % ;
- Tunisie : 29 % ;
- Maroc : 22 % ;
- Maurice : 12 %.
Le Burkina Faso et le Niger ne font pas partie de cette vague d'enquêtes.
Sur dix ans, la Côte d'Ivoire et le Maroc font partie des rares pays où la situation s'est légèrement améliorée (respectivement -4 et -6 points). Parmi les plus fortes dégradations figurent le Nigeria et la Namibie (+41 points chacun), l'Afrique du Sud (+25) et le Ghana (+23).
Ruraux, non-scolarisés et sans-emploi d'abord
La pauvreté vécue frappe inégalement. Elle touche 68 % des habitants des zones rurales, contre 53 % des citadins. L'écart est plus marqué encore selon le niveau d'instruction : 74 % des personnes sans éducation formelle sont concernées, contre 42 % des diplômés du post-secondaire. Les personnes sans emploi sont aussi plus exposées, note le rapport.
Être pauvre complique aussi l'accès aux services publics. Les plus démunis sont environ deux fois plus nombreux que les plus aisés à déclarer des difficultés pour se faire soigner, obtenir un document d'identité ou demander l'aide de la police.
Le mobile money, seul service vraiment partagé
Un chiffre ressort de l'étude : la détention d'un compte de mobile money est presque identique chez les plus pauvres (69 %) et chez les plus aisés (71 %). Pour le compte bancaire, l'écart est énorme : 40 % contre 83 %.
Autrement dit, le téléphone sert d'outil financier aux ménages modestes, quand la banque reste surtout l'affaire des plus favorisés.
La famille comme filet de sécurité
Face aux coups durs, la solidarité reste d'abord familiale. Au cours de l'année écoulée, 47 % des personnes interrogées se sont tournées vers leur famille pour faire face à leurs besoins, 33 % vers des amis ou des voisins et 12 % vers des groupes religieux, communautaires ou caritatifs.
Le rapport relève enfin que les pays où la pauvreté vécue est la plus forte sont aussi ceux où davantage de ménages dépendent d'une aide extérieure.
FAQ
Qu'est-ce que l'indice de pauvreté vécue d'Afrobarometer ? Il mesure la fréquence à laquelle les ménages ont manqué de nourriture, d'eau, de soins, de combustible et de revenus en espèces au cours de l'année écoulée.
Quel pays africain est le plus touché ? Le Tchad, avec 86 % de la population en pauvreté vécue modérée ou élevée, devant le Gabon (81 %) et Madagascar (80 %).
Et la Côte d'Ivoire ? 56 % des Ivoiriens sont concernés, sous la moyenne des 38 pays (60 %). Le pays fait partie des rares où la situation s'est un peu améliorée depuis 2014/2015.
