Le 13 octobre 2026, à Niamey, le gouvernement nigérien a rendu public un bilan sévère de son partenariat pétrolier avec la Chine. Lu par le ministre des Affaires étrangères, Bakary Yaou Sangaré, qui préside le comité de négociation pétrolière, le communiqué accuse la China National Petroleum Corporation (CNPC) de ne pas avoir rapatrié au Niger « plus de 3000 milliards de francs CFA de recettes », selon la citation reprise par l'agence Anadolu. Trois sociétés, la CNPC, l'opérateur du pipeline WAPCO et la raffinerie de Zinder (SORAZ), ont 45 jours pour se conformer.
Le chiffre est spectaculaire : environ 4,6 milliards d'euros, plus que les recettes pétrolières directes cumulées de l'État en 2024 et 2025. Il est pourtant, à ce jour, une affirmation gouvernementale que personne n'a pu vérifier de manière indépendante. Splash Media a reconstitué ce que disent les documents publics, et ce qu'ils ne disent pas.
Le contexte : un pétrole longtemps enclavé
Le Niger produit du pétrole depuis 2011 sur le bloc d'Agadem, dans l'extrême est du pays. Selon l'aperçu sectoriel de l'ITIE-Niger, le bloc a été attribué en 2008 à CNPC International par un contrat de partage de production, le premier du genre dans le pays. Jusqu'en 2024, l'essentiel de la production (environ 20 000 barils par jour) alimentait la raffinerie SORAZ de Zinder, détenue à 60 % par la CNPC et à 40 % par l'État.
Tout change avec le pipeline d'exportation Niger-Bénin (PENB) : 1 950 kilomètres, une capacité maximale de 180 000 barils par jour, un coût estimé à 4 milliards de dollars, selon l'ITIE-Niger. Son exploitant, WAPCO Niger, est une filiale du groupe chinois. Le premier navire chargé d'un million de barils de brut nigérien a quitté le terminal de Sèmè, au Bénin, le 19 mai 2024, d'après le gouvernement béninois.
Depuis, les relations entre Niamey et ses partenaires chinois alternent crises et accords. En mars 2025, les dirigeants chinois de la CNPC, de la SORAZ et de WAPCO ont reçu l'ordre de quitter le territoire sous 48 heures, selon Financial Afrik et Air Info Agadez. Le 18 mai 2026, après environ un an de négociations, un protocole de partenariat pétrolier a été signé. Il n'aura fait taire les critiques que cinq mois.
Ce que disent les documents
L'avance chinoise de 2024
- Le 12 avril 2024, l'État du Niger et la CNPC signent un contrat d'avance de 400 millions de dollars sur la quote-part nigérienne du brut, remboursable sur 12 mois au taux de 7 %, selon le quotidien public Le Sahel.
- Le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, a déclaré en juin 2026 à la télévision publique RTN : « Nous ne devons plus rien au partenaire chinois au titre de cette avance », d'après Sika Finance.
Les volumes et les recettes de l'État
- Au 28 mai 2026, le Niger avait exporté 51 cargaisons, soit 50,3 millions de barils. La part de l'État, d'environ 25,36 %, représentait 12,9 millions de barils et environ 950 millions de dollars, selon le ministre du Pétrole (Sika Finance).
- Recettes pétrolières directes de l'État : 224 milliards de FCFA en 2024 et 453,8 milliards en 2025, selon la même source.
- Le FMI, dans son communiqué du 12 juin 2026, relève des « recettes plus élevées » tirées des exportations de brut en 2025 et salue la publication des contrats pétroliers. Le texte ne dit rien du rapatriement des recettes.
Le protocole du 18 mai 2026
Selon le compte rendu publié par Le Sahel, le protocole signé par Bakary Yaou Sangaré et le directeur général de CNPC Niger, Zhang Yu, prévoit notamment :
- le rapatriement des recettes d'exportation du brut, présenté par le ministre comme la fin d'« une anomalie historique » ;
- la baisse du tarif de transport par le pipeline, de 27 à 15 dollars par baril, soit une économie annoncée de 106 millions de dollars par an pour l'État ;
- une participation de 45 % de l'État dans WAPCO, sous forme d'accord de principe ;
- des objectifs de « nigérisation » des emplois et de sous-traitance locale ;
- la relance de champs pour porter la production de 110 000 à 145 000 barils par jour fin 2029.
Le communiqué du 13 octobre 2026
Selon les comptes rendus de Tamtaminfo, de RFI, du Journal du Niger et d'Anadolu, le gouvernement avance :
- plus de 3 000 milliards de FCFA de recettes d'exportation non rapatriées par la CNPC depuis le début des exportations, détenues notamment sur des comptes à Paris et Hong Kong ;
- seulement 105 milliards de FCFA revenus au pays, soit un taux de rapatriement présenté comme de 6 %, contre plus de 70 % en moyenne dans l'UEMOA ;
- un manque à gagner direct d'environ 17,4 milliards de FCFA pour le Trésor (17 milliards selon RFI) ;
- des réserves d'Agadem reposant, depuis 2008, sur les seules déclarations de la CNPC, sans certification indépendante ;
- une SORAZ tournant à 15 000 barils par jour, soit 75 % de sa capacité ;
- 558 postes d'expatriés dont le remplacement par des Nigériens n'a pas commencé.
Niamey soutient que la réglementation des changes de l'UEMOA prime sur des conventions « dérogatoires » de 2008 et de 2019. Le règlement n° 06/2024/CM/UEMOA, signé à Bamako le 20 décembre 2024, impose aux résidents de rapatrier leurs recettes d'exportation dans le pays d'exportation par un intermédiaire agréé, dans un délai fixé par la BCEAO. Selon une fiche de procédure du Trésor ivoirien qui applique ce texte, les recettes doivent être rapatriées à 100 %, et la banque doit céder au moins 80 % des devises à la BCEAO.
Chronologie
- 2008 : contrat de partage de production d'Agadem attribué à CNPC International (ITIE-Niger).
- 28 novembre 2011 : inauguration de la raffinerie SORAZ de Zinder.
- 23 janvier 2019 : accord bilatéral Niger-Bénin sur le pipeline.
- 15 septembre 2019 : convention de transport avec WAPCO (ITIE-Niger).
- 12 avril 2024 : avance de 400 millions de dollars de la CNPC à l'État.
- 19 mai 2024 : premier navire de brut nigérien au départ de Sèmè.
- 12 mars 2025 : trois dirigeants chinois du secteur sommés de quitter le Niger.
- 18 mars 2025 : le Conseil des ministres dénonce le non-respect de la loi sur le contenu local et demande notamment un audit du coût du pipeline et l'ouverture du capital de WAPCO.
- Mars 2026 : remboursement de l'avance de 400 millions de dollars (au 30 mars selon le communiqué du 13 octobre).
- 18 mai 2026 : signature du protocole de partenariat pétrolier.
- 12 juin 2026 : accord du FMI au niveau des services sur la 9e revue du programme.
- 25 septembre 2026 : éruption du puits Goumeri W-8, sur le bloc d'Agadem.
- 12 octobre 2026 : communiqué du ministère du Pétrole sur l'incident.
- 13 octobre 2026 : communiqué du comité de négociation et délai de 45 jours.
- Fin novembre 2026 : expiration probable du délai, dont le point de départ exact n'a pas été rendu public.
Ce qui ne colle pas : les questions ouvertes
1. Un ordre de grandeur difficile à reconstituer. Converti à la parité fixe, 3 000 milliards de FCFA représentent environ 4,6 milliards d'euros, soit 5 milliards de dollars environ. Or, selon le ministre du Pétrole lui-même, le Niger avait exporté 50,3 millions de barils au 28 mai 2026. Pour que la valeur de ces exportations atteigne 3 000 milliards, il faudrait un prix moyen de l'ordre de 100 dollars le baril sur l'ensemble des volumes, part de l'État comprise. Les cargaisons exportées après mai 2026 et les prix effectivement obtenus pour le brut nigérien ne sont pas publics, ce qui empêche de conclure. Mais le chiffre semble correspondre à la valeur brute de la quasi-totalité des exportations, et non à des sommes qui reviendraient à l'État. Le communiqué ne précise pas sa méthode de calcul.
2. Des pourcentages qui ne se recoupent pas. 105 milliards rapportés à 3 000 milliards donnent 3,5 %, et non 6 %. Le communiqué, tel qu'il a été rapporté, n'indique pas sur quelle base ce taux est calculé.
3. « Non rapatrié » ne veut pas dire « dû à l'État ». Les recettes d'exportation de la CNPC servent aussi, en principe, à couvrir ses coûts de production, le remboursement de ses investissements (dont le pipeline) et des paiements internationaux. Le manque à gagner direct chiffré par le gouvernement lui-même, 17,4 milliards de FCFA, est environ 170 fois inférieur au montant non rapatrié. L'enjeu principal, tel qu'il ressort du communiqué, porte donc sur la liquidité en devises du système bancaire nigérien et sur l'application de la réglementation des changes, plus que sur des sommes que la CNPC devrait au Trésor.
4. Des conventions dérogatoires que l'on n'a pas pu lire. Le gouvernement évoque des conventions de 2008 et de 2019 sans les nommer précisément. Les deux textes connus de ces années sont le contrat de partage de production d'Agadem (2008) et la convention de transport avec WAPCO (15 septembre 2019). Le Conseil des ministres de mars 2025 avait déjà demandé de « mieux articuler » cette convention de 2019 avec les contrats de transport. L'ITIE-Niger indique publier les contrats pétroliers, mais sa page dédiée était inaccessible lors de nos recherches. Nous n'avons donc pas pu vérifier l'existence ni la portée d'une clause de dérogation aux règles de change.
5. L'avance de 400 millions : un remboursement en un an ou en deux ? Le contrat de 2024 prévoyait un remboursement sur 12 mois. Le remboursement a été achevé en mars 2026, près de deux ans après la signature. Une tribune favorable à la CNPC publiée par ActuNiger situe le solde « fin avril 2026 ». Les raisons de cet allongement, et son coût en intérêts, n'ont pas été publiées.
6. La participation de l'État dans WAPCO. L'ITIE-Niger attribue 15 % de WAPCO Niger à l'État. Le compte rendu du protocole de mai 2026 affirme pourtant que l'État ne détenait jusqu'ici « aucune participation effective », et le Conseil des ministres demandait en 2025 d'« ouvrir son capital à la partie nigérienne ». Les deux affirmations ne sont pas conciliables sans le texte des statuts de WAPCO.
7. Des dates et des chiffres qui flottent. Le communiqué est daté du 13 octobre par plusieurs médias, mais Anadolu le situe un mercredi, soit le 14 octobre. Le manque à gagner est de 17 milliards selon RFI et de 17,4 milliards selon Tamtaminfo. Ces écarts, mineurs, rendent incertaine l'échéance exacte du délai de 45 jours.
Ce qu'on ne sait pas encore
- Le texte intégral du communiqué du 13 octobre et du protocole du 18 mai 2026 n'a pas été publié en ligne. Le nombre d'engagements (45 selon notre document de travail) n'a pas pu être confirmé.
- La version de la CNPC : aucune réaction officielle de la société n'avait été rendue publique à la date de cet article. Seule une tribune publiée par ActuNiger défend sa position. Elle affirme que l'accord ne prévoit pas un rapatriement immédiat et intégral mais un mécanisme durable à négocier avec la BCEAO, et que l'État perçoit depuis mai 2026 l'intégralité des recettes de sa part de brut. Elle ne cite aucun document.
- Le mécanisme négocié avec la BCEAO, auquel le gouvernement demande « l'application immédiate », n'est documenté nulle part publiquement.
- Les comptes de CNPC Niger, de WAPCO et de la SORAZ ne sont pas publics. Les données douanières détaillées des exportations depuis mai 2024 non plus.
- Les causes de l'éruption du puits Goumeri W-8. Selon le communiqué du ministère du Pétrole, elles « ne sont pas encore totalement établies ». L'incident était « partiellement contenu » au 12 octobre, et une enquête indépendante avec une expertise algérienne a été annoncée.
- Les suites du délai de 45 jours : le gouvernement s'est réservé le droit de prendre des mesures juridiques, contractuelles et souveraines, sans les préciser.
La rédaction de Splash Media publiera toute précision ou réponse que les parties concernées souhaiteront apporter.
Comment nous avons enquêté
Cette enquête documentaire repose sur les sources publiques disponibles au 2 novembre 2026. Les sources primaires sont l'ITIE-Niger, le FMI, le règlement UEMOA sur les relations financières extérieures, les communiqués gouvernementaux nigériens et béninois et le quotidien public Le Sahel. Les articles de presse ont servi à orienter et à recouper. Les chiffres du communiqué du 13 octobre proviennent de comptes rendus de presse convergents, le texte officiel n'ayant pas été trouvé. Les conversions utilisent la parité fixe de 655,957 FCFA pour un euro. Les pourcentages et ordres de grandeur ont été recalculés par la rédaction. La page des contrats pétroliers de l'ITIE-Niger, qui devrait permettre de lire les clauses en cause, était inaccessible lors de nos recherches.
Documents et sources consultés
- FMI, communiqué du 12 juin 2026 sur la 9e revue de la FEC
- Règlement n° 06/2024/CM/UEMOA relatif aux relations financières extérieures
- Trésor ivoirien, procédure de gestion des exportations au titre du règlement 06/2024
- Le Sahel, contrat d'avance de 400 millions de dollars (avril 2024)
- Le Sahel, protocole de partenariat pétrolier du 18 mai 2026
- Le Sahel, communiqué du ministère du Pétrole sur le puits Goumeri W-8 (12 octobre 2026)
- Gouvernement du Bénin, premier navire de brut nigérien (mai 2024)
- Sika Finance, déclarations du ministre du Pétrole sur RTN (juin 2026)
- RFI via AllAfrica (16 octobre 2026)
- Tamtaminfo, détail du communiqué du 13 octobre
- Anadolu via Impact.sn (16 octobre 2026)
- Journal du Niger (14 octobre 2026)
- ActuNiger, tribune de Souley Zabeirou (28 octobre 2026)
- Financial Afrik, départ des dirigeants chinois (mars 2025)
- Air Info Agadez, Conseil des ministres du 18 mars 2025
