Un rapport de la GSMA, l'association mondiale des opérateurs mobiles, chiffre ce que beaucoup d'abonnés ressentent sans pouvoir l'expliquer : en Afrique, les opérateurs disposent de moins de fréquences que leurs homologues ailleurs dans le monde, et les paient plus cher au regard de ce qu'ils gagnent. Intitulé « Spectrum Policy in Africa » et publié en octobre 2026 par GSMA Intelligence, le document plaide pour une réforme de la façon dont les États attribuent et renouvellent ces licences.
Le spectre, matière première invisible du mobile
Les fréquences radio, ou « spectre », sont la ressource sur laquelle circulent les appels, les SMS, l'internet mobile et, indirectement, une bonne partie du mobile money. Elles appartiennent aux États, qui les louent aux opérateurs sous forme de licences, souvent pour des montants élevés et assorties d'obligations de couverture.
Selon la GSMA, les opérateurs africains détenaient en moyenne environ 570 MHz de spectre mobile sous 7 GHz fin 2025, contre environ 750 MHz ailleurs dans le monde. Moins de fréquences signifie, à infrastructure égale, moins de capacité pour absorber le trafic, en particulier dans les grandes villes.
Plus cher, rapporté au chiffre d'affaires
Le rapport compare le coût du spectre au chiffre d'affaires des opérateurs. Pour 100 MHz, ce coût représente 0,82 % des revenus en Afrique, contre 0,66 % en moyenne mondiale, soit un surcoût de 24 %. La GSMA précise que le ratio global coût du spectre/revenus reste plus bas en Afrique (6 % contre 7 %), justement parce que les opérateurs y détiennent moins de fréquences.
Pour les bandes moyennes hautes (3 à 7 GHz), celles de la 5G, le prix médian rapporté aux revenus attribué depuis 2019 atteint 105 en Afrique, contre 94 ailleurs, soit plus de 10 % d'écart. Le média spécialisé TechAfrica News, qui a analysé le rapport, rappelle que le revenu moyen par abonné a reculé de près de 50 % en termes réels en dix ans sur le continent.
Le Bénin, cas d'école des obligations coûteuses
Le document insiste sur un coût souvent oublié : les obligations imposées avec les licences (couverture de zones peu rentables, qualité de service). Au Bénin, les redevances de spectre pèsent environ 7 % des revenus des opérateurs, mais les obligations ajoutent l'équivalent de 66 %, pour un coût effectif d'environ 73 %. Au Rwanda, les redevances directes sont inférieures à 1 % des revenus, mais le coût total atteint 14 % avec les obligations. En Ouganda, on passe d'environ 2 % à 8 %.
Le rapport cite aussi plusieurs marchés francophones parmi ceux où la charge liée au spectre dépasse la moyenne : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Gabon, Niger, République du Congo et Sénégal. Il ne donne en revanche pas de chiffres pour la Côte d'Ivoire.
Un impact direct sur la couverture et les débits
Selon les calculs de la GSMA, 10 points de plus dans le ratio coût du spectre/revenus sont associés à une couverture 4G inférieure de 4 points, une couverture 5G inférieure de 6 points et des débits plus faibles de 8 %.
Le continent a pourtant beaucoup progressé. Les chiffres clés du rapport :
- la couverture 4G est passée de 7 % de la population en 2015 à 83 % ;
- la couverture haut débit mobile atteint 92 % ;
- seuls 28 % des Africains utilisent l'internet mobile, contre 66 % ailleurs ;
- le débit moyen de téléchargement est d'environ 27 Mbit/s, contre 98 Mbit/s ailleurs.
Autrement dit, le réseau est souvent là, mais l'usage et la qualité ne suivent pas.
Plus de 200 licences à renouveler d'ici 2035
L'enjeu est immédiat : plus de 200 licences mobiles africaines, d'une valeur totale supérieure à 10 milliards de dollars, arriveront à échéance d'ici 2035. La GSMA estime qu'un renouvellement à des prix alignés sur la baisse des revenus par MHz réduirait le poids du spectre dans les revenus de près de 30 %, et qu'un renouvellement automatique le réduirait de plus de moitié.
Le cadre réglementaire reste fragile. Sur 54 pays, seuls 9 ont publié une feuille de route du spectre, seuls 9 accordent des licences d'au moins 20 ans, et 24 seulement ont attribué des fréquences dans la bande 3,5 GHz, essentielle à la 5G.
Ce que propose la GSMA
Les principales recommandations du rapport :
- fixer les prix selon la valeur future des fréquences, avec des prix de réserve bas lors des enchères ;
- compenser toute obligation de couverture par une baisse du prix ;
- présumer le renouvellement des licences et autoriser leur revente ou leur location ;
- accorder des licences d'au moins 20 ans, neutres sur le plan technologique ;
- publier des feuilles de route de long terme et attribuer au mobile les bandes 6 GHz haute et 600 MHz.
Si ces réformes étaient appliquées, la GSMA projette d'ici 2035 50 millions de personnes supplémentaires couvertes en 4G, 170 millions en 5G, des débits en hausse de 30 à 50 % et un gain cumulé de plus de 120 milliards de dollars de PIB entre 2026 et 2035.
Ces projections émanent d'une organisation qui représente les opérateurs, partie prenante dans les négociations avec les régulateurs. Pour les États, les licences constituent aussi une recette budgétaire : l'arbitrage entre revenus immédiats et connectivité à long terme se jouera lors des prochains renouvellements.
