Informer, oui, mais à quel prix ? Le premier rapport continental de la Fédération des journalistes africains (FAJ), publié le 29 octobre 2026, dresse un constat sévère : la majorité des journalistes du continent travaillent sans contrat, sans protection sociale et sous la menace. Intitulé « Le journalisme assiégé : conditions de travail épouvantables et déclin de la liberté de la presse en Afrique », il s'appuie sur une enquête menée auprès de 1 586 journalistes dans 45 pays, avec l'appui du programme multi-donateurs de l'UNESCO, selon l'APS reprise par Le Soleil.
Le document a aussi été relayé en Côte d'Ivoire par l'Agence ivoirienne de presse et Connectionivoirienne. Sa publication tombe à quelques jours du 2 novembre, Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre des journalistes.
Un métier qui ne nourrit plus
Le premier enseignement est économique. Selon le rapport, relayé par Le Soleil et par le quotidien kényan The Standard :
- 61 % des journalistes interrogés disent que leurs revenus ne couvrent pas leurs besoins essentiels ; seuls 4 % estiment être correctement payés ;
- 58 % ont connu des retards de salaire ;
- 62 % travaillent sans contrat écrit ;
- 71 % n'ont aucune protection sociale.
Le rapport souligne aussi le poids du travail indépendant : les pigistes représentent 29 % de l'échantillon, et les correspondants ou collaborateurs indépendants 18 %. Autre chiffre parlant, plus de la moitié des répondants (53 %) ont entre 18 et 34 ans. C'est donc une profession jeune, et souvent précaire, qui fait l'information en Afrique.
Menaces et autocensure
Le deuxième volet concerne la sécurité. 65 % des journalistes disent avoir subi des menaces ou des intimidations liées à leur travail au cours des trois dernières années. Seuls 17 % se sentent toujours en sécurité lorsqu'ils travaillent, et 55 % rarement ou jamais.
Conséquence directe : 84 % pratiquent l'autocensure, fréquemment ou occasionnellement, et 69 % ont déjà renoncé à certains sujets à cause de menaces. Les principales sources de danger citées sont l'ingérence politique (29 %), la violence (22 %) et les lois restrictives (18 %). Le rapport recense au moins 18 journalistes et professionnels des médias tués en Afrique en 2025.
Interrogés sur l'état de la liberté de la presse dans leur pays, 6 % seulement la jugent « très libre », tandis que 65 % la disent restreinte ou fortement restreinte.
Harcèlement en ligne et épuisement
Les risques se déplacent aussi sur Internet. Selon les chiffres publiés par Le Soleil, 36 % des journalistes ont subi du harcèlement en ligne, 26 % une surveillance numérique et 21 % des tentatives de piratage. Or 63 % n'ont jamais reçu de formation à la sécurité numérique. Les trois quarts des répondants (76 %) estiment que les femmes journalistes font face à des risques supplémentaires.
La santé mentale suit. L'insécurité financière est la première source de stress (38 %), devant la peur des agressions (24 %). 72 % des journalistes disent que leur employeur n'offre aucun soutien psychologique, 44 % signalent un épuisement fréquent et 47 % ont déjà envisagé de quitter le métier.
« Les conclusions de ce rapport mettent en lumière une profession en crise profonde », a déclaré Omar Faruk Osman, président de la FAJ, cité par l'APS. « On attend des journalistes qu'ils informent le public alors qu'ils luttent pour survivre », a-t-il ajouté, estimant que sans conditions de travail décentes, « la liberté de la presse n'existe que sur le papier ».
D'autres observatoires vont dans le même sens
Ces résultats recoupent d'autres données récentes. Le suivi de l'International Press Institute a recensé près de 100 cas de menaces et d'attaques contre des journalistes dans 22 pays d'Afrique subsaharienne entre avril et juin 2026. La police et les forces de sécurité en sont les auteurs dans 55 % des cas.
Au classement mondial 2026 de Reporters sans frontières, 24 des 48 pays d'Afrique subsaharienne sont en situation « difficile », selon The African Mirror. Le Sahel recule nettement : le Niger perd 37 places (120e), le Burkina Faso est 110e et le Mali 121e.
Ce que demande la FAJ
La fédération, branche africaine de la Fédération internationale des journalistes, adresse plusieurs recommandations aux gouvernements, aux patrons de presse et aux institutions :
- des rémunérations équitables, des contrats écrits et l'accès à la protection sociale ;
- des enquêtes rapides sur les agressions contre les journalistes, pour lutter contre l'impunité ;
- la réforme des lois utilisées pour intimider les professionnels des médias ;
- la préservation de l'indépendance éditoriale et des mesures spécifiques pour protéger les femmes journalistes.
Le rapport ne publie pas, dans les extraits consultés, de résultats pays par pays. Il faudra donc attendre le document complet pour savoir comment se situent la Côte d'Ivoire, le Sénégal ou le Cameroun.
FAQ
Qui a publié ce rapport ? La Fédération des journalistes africains (FAJ), le 29 octobre 2026, avec l'appui d'un programme de l'UNESCO.
Combien de journalistes ont été interrogés ? 1 586 journalistes dans 45 pays des cinq régions du continent.
Quel est le chiffre le plus marquant ? 84 % des journalistes interrogés disent pratiquer l'autocensure, et 61 % ne gagnent pas assez pour couvrir leurs besoins essentiels.
