La Somalie s'enfonce dans une crise institutionnelle majeure. Mercredi 4 novembre 2026, le président Hassan Sheikh Mohamud a annoncé le limogeage du président de la Cour suprême, Baashe Yusuf Ahmed. Le lendemain, la même Cour a rendu une décision explosive : selon elle, le mandat du chef de l'État a pris fin le 15 mai dernier et la prolongation qu'il revendique est illégale.
Un juge écarté à la veille d'un verdict attendu
Le limogeage a été annoncé sur la page Facebook de la présidence. Pour remplacer Baashe Yusuf Ahmed, Hassan Sheikh Mohamud a nommé le juriste Ibrahim Idle Suleiman, qui avait déjà dirigé la Cour suprême par le passé et qui était depuis 2022 son conseiller juridique spécial, selon le média somalien Dawan Africa.
La présidence a justifié sa décision par des plaintes de juges, d'employés judiciaires et de professionnels du droit, et promis une réforme complète de la justice pour la rendre « transparente, crédible et fiable », rapporte Shabelle Media via AllAfrica. Aucun détail sur ces plaintes n'a été donné.
La Cour suprême examinait alors un recours de l'ancien président Sharif Sheikh Ahmed contre les amendements constitutionnels adoptés en mars 2026, et sa décision était attendue, souligne Kaab TV. Le média précise que le lien entre le limogeage et ce dossier n'est pas établi.
La Cour suprême refuse le limogeage
La Cour a rejeté la décision présidentielle. Dans un communiqué, elle estime que l'annonce « ne cite aucune disposition légale » et que la nomination comme la révocation de son président nécessitent l'intervention de la Commission du service judiciaire et du Parlement, selon le Horn Diplomat, repris par AllAfrica. Elle accuse la présidence de vouloir « entraver l'administration de la justice » dans l'affaire constitutionnelle, a rapporté l'AFP, citée par Arab News.
Ce que dit la décision du 5 novembre
Jeudi 5 novembre, la chambre constitutionnelle de la Cour, composée de cinq juges, a tranché, selon Garowe Online. Ses principales conclusions :
- Le recours contre la procédure d'adoption des amendements est rejeté : Sharif Sheikh Ahmed n'avait pas qualité pour agir.
- En revanche, les amendements de mars 2026 ne s'appliquent pas aux institutions déjà en place, car ils ne le prévoient pas explicitement. Les mandats de quatre ans de la Constitution provisoire de 2012 restent donc valables.
- Le mandat du Parlement a expiré le 14 avril 2026 et celui du président le 15 mai 2026.
- Les actes pris par ces institutions après l'expiration de leur mandat sont déclarés inconstitutionnels.
- Le gouvernement fédéral reste chargé d'un rôle de gestion des affaires courantes.
- Les acteurs politiques ont 30 jours pour s'entendre sur un cadre électoral, et des élections doivent avoir lieu dans les 90 jours.
Deux lectures opposées
Pour Hassan Sheikh Mohamud, les amendements votés par le Parlement en mars lui ont accordé une année supplémentaire afin de préparer les premières élections démocratiques à l'échelle nationale, prévues en avril et mai 2027, rappelle l'AFP. La plupart des partis d'opposition et des dirigeants régionaux avaient boycotté ce vote. À l'heure où nous écrivons, nous n'avons pas trouvé de réaction officielle de la présidence à la décision de la Cour.
L'opposition, réunie au sein du Forum somalien du salut, a salué la position de la Cour, par la voix notamment de Sharif Sheikh Ahmed et de l'ancien Premier ministre Hassan Ali Khaire, selon Dawan Africa. Hassan Ali Khaire accuse le président d'avoir « lancé un assaut contre la Cour suprême et déployé des troupes dans ses locaux ». Il affirme aussi que le président de la Cour et des avocats sont recherchés et torturés. L'AFP indique ne pas avoir pu vérifier ces accusations, même si des images diffusées par des médias somaliens montreraient des militaires dans l'enceinte de la Cour.
Pourquoi c'est important pour l'Afrique
Le pays, confronté à l'insurrection des islamistes shebab, dépend d'une force militaire africaine présente depuis près de 20 ans et dont le financement se réduit. L'Ouganda, premier contributeur de troupes, a annoncé le retrait de tous ses soldats d'ici fin 2027, et Washington a réduit sa contribution à une mission logistique de l'ONU qui soutient cette force, selon l'AFP. En juin déjà, des affrontements avaient éclaté à Mogadiscio autour de cette querelle de mandat.
Un bras de fer prolongé entre la présidence et la justice pourrait fragiliser encore la lutte contre les shebab et les relations entre Mogadiscio et les États fédérés, alors que la Corne de l'Afrique traverse déjà de fortes tensions, comme le montre la crise diplomatique entre le Soudan et l'Éthiopie. Cette crise pose aussi une question qui résonne ailleurs sur le continent : jusqu'où un dirigeant peut-il prolonger son mandat sans élection ?
FAQ
Que reproche la Cour suprême au président somalien ? Elle estime que les amendements de mars 2026 ne pouvaient pas prolonger son mandat en cours, qui a donc expiré le 15 mai 2026.
Quand doivent avoir lieu les élections ? La Cour demande un accord politique sous 30 jours et des élections dans les 90 jours.
Le président de la Cour a-t-il été arrêté ? Ce n'est pas confirmé. L'opposition affirme qu'il est recherché, mais l'AFP n'a pas pu vérifier ces affirmations.
